L'entrisme stratégique des Frères musulmans aux États-Unis

Note de lecture d'une étude de l'Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy (ISGAP) qui reconstitue la doctrine du tamkeen, les deux plans internes de la confrérie - le premier saisi par la police suisse, le second authentifié devant une juridiction fédérale américaine - et leur mise en œuvre dans quatre domaines de la vie publique américaine.

Briefing CERIF : Note de lecture

Étude recensée : The Muslim Brotherhood's Strategic Entryism into the United States: A Systemic Analysis, Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy (ISGAP), New York, 2025, 265 p. (ISBN 978-1-940186-32-0).

Rédigée par : Dr. Florence Bergeaud-Blackler (CNRS / CERIF)

Date : août 2026

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Points-clés

Doctrine du tamkeen Deux plans internes Extrémisme non violent Dix recommandations
  • L'ISGAP (New York) a publié en 2025 une étude d'ensemble consacrée à la stratégie d'implantation des Frères musulmans aux États-Unis : 265 pages, 583 notes de référence et 46 pages d'annexes reproduisant le « Mémorandum explicatif » en arabe et dans sa traduction judiciaire anglaise, ainsi que le fac-similé arabe du « Projet ».
  • L'étude prend pour clé de lecture la doctrine du tamkeen (implantation, enracinement institutionnel) et en retrace l'évolution en quatre phases : le gradualisme d'Hassan al-Banna, la rupture révolutionnaire de Sayyid Qutb, l'adaptation institutionnelle de Youssef al-Qaradawi et la synthèse politico-militaire d'Ali al-Sallabi.
  • Elle traite comme des plans deux documents internes : « Le Projet » (1982), saisi en 2001 par la police suisse, et le « Mémorandum explicatif » (1991), authentifié comme pièce au procès de la Holy Land Foundation - seule authentification judiciaire des deux. Ce dernier qualifie le travail de la confrérie en Amérique de « forme de grand djihad » visant à « éliminer et détruire la civilisation occidentale de l'intérieur » (traduction CERIF).
  • La mise en œuvre est décrite dans quatre domaines : l'accès à la décision publique, l'instrumentalisation du droit, l'infiltration institutionnelle (mosquées, écoles, campus, société civile) et le contrôle du récit (médias, manuels, édition académique).
  • L'étude conclut à une forme d'« extrémisme non violent » que les dispositifs antiterroristes occidentaux ne savent pas saisir, et formule dix recommandations, dont la désignation de la confrérie comme organisation terroriste. Présentée à Washington le 19 novembre 2025, elle a précédé de cinq jours un décret présidentiel ouvrant cette procédure.

Avant-propos du CERIF

Il faut d'abord saluer l'institution qui publie. L'ISGAP, Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy, a été fondé en 2004 par Charles Asher Small dans le sillage de la première conférence des Nations unies consacrée à l'antisémitisme, et présidé à ses débuts par Elie Wiesel. Il a créé dès 2006, à Yale, le premier centre universitaire nord-américain d'étude interdisciplinaire de l'antisémitisme, puis lancé en 2015 son institut d'été - à Oxford d'abord, à Cambridge ensuite -, par lequel sont passés plus de six cents chercheurs venus de quarante-huit pays et de plus de cent quatre-vingt-dix établissements.

Ce travail patient éclaire la nature du document analysé ici : il émane d'un appareil de recherche constitué sur plus de vingt ans, qui a fait des études critiques sur l'antisémitisme contemporain une discipline à part entière. Que cet appareil se tourne aujourd'hui vers la stratégie d'implantation des Frères musulmans découle d'un constat que l'institut formule depuis ses origines : l'ancrage d'une part de l'antisémitisme contemporain dans l'idéologie islamiste. (Éléments réunis par le CERIF, extérieurs au rapport ; sources : isgap.org et déclarations publiques de son fondateur, août 2026.)

Contexte : d'un rapport d'institut à une décision d'État (novembre 2025 - mars 2026)

Le rapport analysé ici a connu une trajectoire publique rapide. Il a été présenté le 19 novembre 2025 à Washington, lors d'un événement réunissant des membres du Congrès, des diplomates et des chercheurs.

Le 24 novembre 2025, le président des États-Unis signait le décret 14362, Designation of Certain Muslim Brotherhood Chapters as Foreign Terrorist Organizations and Specially Designated Global Terrorists, chargeant le secrétaire d'État et le secrétaire au Trésor d'engager la procédure d'identification des branches de la confrérie susceptibles d'être désignées. Le 13 janvier 2026, une première série de mesures visait la branche libanaise, ainsi que les branches égyptienne et jordanienne (pour soutien matériel au Hamas). En mars 2026, la branche soudanaise faisait l'objet d'une mesure comparable.

Un écart à suivre

Aucune organisation établie sur le sol américain n'a, à ce stade, été visée par ces désignations - alors que c'est précisément le champ que couvre l'étude.

La séquence n'établit pas par elle-même un lien de causalité entre la publication et la décision, mais elle situe la portée du document : un travail de recherche conçu pour l'action publique, entré dans un débat de politique intérieure et étrangère américaines. (Éléments de contexte réunis par le CERIF, extérieurs au rapport.)

1. Présentation du document et de l'éditeur

Nature. Étude monographique de 265 pages publiée à New York en 2025 sous le seul timbre institutionnel de l'ISGAP, sans auteur nommé en page de titre - ce que l'on peut regretter (ISBN 978-1-940186-32-0 pour l'imprimé).

Deux documents, deux périmètres. L'étude est accompagnée d'un briefing analytique distinct de 20 pages qui en condense les résultats. Le titre du rapport circonscrit l'objet aux États-Unis, bien que son texte généralise aussi à l'Occident, à l'Europe et à l'Australie ; le briefing rend cette généralisation explicite dès son titre, et ses propriétés de fichier l'attribuent à Haras Rafiq, vice-président de l'ISGAP.

Objet. Établir que les activités des réseaux liés aux Frères musulmans aux États-Unis constituent la mise en œuvre méthodique d'une stratégie de long terme formulée par écrit, et non une somme d'initiatives associatives spontanées ou de réactions défensives d'une minorité religieuse.

Structure. Une note liminaire (« Islamisme et islam »), un résumé, un résumé exécutif, un glossaire, une liste de sigles, six chapitres, puis les annexes. Les chapitres suivent un ordre déductif : doctrine, plans écrits, mise en œuvre, moments d'accélération, évaluation et recommandations.

Annexes. 46 pages reproduisent l'original arabe du « Mémorandum explicatif » et sa traduction anglaise versée au dossier judiciaire (cotes Bates ISE-SW 1B10/0000419 et suivantes), ainsi que le seul fac-similé arabe du « Projet », daté du 1er décembre 1982 et portant le numéro de pièce 4100400027.

2. Méthodologie

Démarche annoncée. Quatre méthodes complémentaires : l'examen rapproché de documents de planification vérifiés ; la cartographie systématique des réseaux organisationnels ; l'identification de régularités historiques attestant d'une constance tactique d'un pays à l'autre ; l'évaluation de l'exécution stratégique par comparaison entre objectifs déclarés et actions observées.

Sources. Les deux documents internes reproduits en annexe ; les écrits doctrinaux des idéologues de la confrérie (al-Banna, Qutb, al-Qaradawi, al-Sallabi) ; les pièces du procès de la Holy Land Foundation (2008) ; une littérature académique de référence (Mitchell, Lia, Wickham, Zollner ; Vidino et Tibi pour l'islamisme non violent) ; des données d'enquête américaines (American Mosque Survey 2020, Pew Research Center).

Appareil critique. 583 notes de bas de page à référencement complet. La densité de citation ne préjuge pas de la force probante : le rapport combine ouvrages académiques, pièces judiciaires, presse généraliste, publications de think tanks engagés et sites de veille militante, dont le statut diffère sensiblement.

Authenticité des documents. L'étude consacre deux sections distinctes à l'établissement de l'authenticité et de la représentativité des deux documents. Elle expose l'objection adverse - le « Mémorandum » ne refléterait que l'opinion d'un seul auteur - avant d'y répondre par un faisceau d'indices. Le briefing analytique reformule cette prétention plus prudemment, en signalant deux réserves : les juridictions américaines ont admis les documents comme éléments de preuve sans se prononcer sur le point de savoir s'ils constituaient une doctrine officiellement adoptée, et la revendication d'adossement à une stratégie de 1987 n'est corroborée par aucune source externe.

Repères de vocabulaire - lexique doctrinal mobilisé par l'étude.
TermeTraduction retenueUsage dans l'étude
TamkeenImplantation, enracinement, capacitationNotion coranique (racine makkana) réinterprétée comme un processus politique par étapes visant à construire une gouvernance islamique en société non musulmane. Concept organisateur de toute l'étude.
TadarrujGradualismeLa transformation s'opère par phases successives et non par rupture révolutionnaire ; formulé par al-Banna, réaffirmé par al-Qaradawi.
MarhaliyyaSéquençage, adaptation par étapesStratégie d'adaptation temporaire destinée à protéger le mouvement jusqu'à ce que l'enracinement institutionnel soit acquis.
Al-ghalabaPrévalence, prise de l'ascendantÉtape où le mouvement dispose d'une puissance suffisante pour l'emporter ; chez al-Sallabi, explicitement associée au djihad.
JahiliyyaIgnorance anté-islamiqueCatégorie classique étendue par Qutb aux sociétés séculières contemporaines, y compris à majorité musulmane, ce qui délégitime les gouvernements en place.
Da'waAppel, prédicationActivité missionnaire ; matrice des activités associatives, éducatives et caritatives servant de support à l'implantation.
Fiqh al-aqalliyyatJurisprudence des minoritésCorpus juridique élaboré par al-Qaradawi pour régler la conduite des musulmans vivant en minorité dans les sociétés occidentales.
WasatiyyaJuste milieuDiscours de modération stratégique destiné à élargir l'audience tout en préservant des positions doctrinales conservatrices.
Djihad civilisationnelLutte civilisationnelleExpression du « Mémorandum explicatif », interprétée comme une lutte sociétale principalement non militaire, menée de l'intérieur et dans les limites du droit.

3. Thèse centrale

L'étude soutient que ce qui est ordinairement rangé soit dans la théorie du complot, soit dans le plaidoyer religieux légitime, soit dans l'organisation communautaire défensive, correspond en réalité à un programme cohérent de transformation civilisationnelle, formulé par écrit, appliqué sur plusieurs générations et déployé simultanément dans les champs politique, juridique, institutionnel et culturel.

La proposition centrale tient en une distinction : les démocraties occidentales ont construit leurs instruments de défense contre des menaces qui opèrent hors du droit, alors que la stratégie décrite opère entièrement à l'intérieur du droit. Elle n'enfreint pas les libertés démocratiques, elle les mobilise : liberté d'association pour bâtir un réseau, liberté d'expression pour établir un récit, droit de la non-discrimination pour se soustraire à l'examen critique, procédure démocratique pour accéder à la décision.

L'étude nomme cette configuration « extrémisme non violent » et en tire une conséquence : les cadres antiterroristes, centrés sur la prévention du passage à l'acte, sont structurellement aveugles à un mouvement qui diffère la violence tout en maintenant des objectifs incompatibles avec la démocratie libérale. ISGAP, thèse centrale (restitution CERIF)

Le second volet de la thèse porte sur l'antisémitisme : la centralité donnée à la cause palestinienne procéderait d'une opération doctrinale en trois temps - al-Banna érigeant la Palestine en obligation religieuse pan-islamique, Qutb l'intégrant à une lutte civilisationnelle contre l'Occident, la confrérie contemporaine en faisant un instrument de mobilisation -, dont l'effet est de transformer un conflit territorial en devoir religieux.

4. Architecture argumentative

La démonstration procède de manière déductive : elle établit d'abord une doctrine, puis montre qu'elle a été mise par écrit sous forme de plan, puis que le plan a été exécuté, puis que l'exécution s'est accélérée à trois moments identifiables, avant d'en tirer une évaluation et des préconisations (chapitres 1 à 6).

Démonstration 1 - Une doctrine de l'implantation par étapes (chapitre 2)

Le tamkeen forme une doctrine cumulative. Al-Banna en formule une première version en sept étapes, de l'affermissement de la foi individuelle à l'obtention d'une gouvernance islamique - « formez les hommes, ils bâtiront l'État ». Qutb rompt avec ce gradualisme en étendant la jahiliyya aux sociétés séculières et en confiant la transformation à une avant-garde purifiée. Al-Qaradawi opère la synthèse adaptée à l'Occident (jurisprudence des minorités, wasatiyya, participation instrumentale aux procédures démocratiques). Al-Sallabi, enfin, resserre le dispositif autour d'un modèle en quatre étapes qui réintroduit explicitement le djihad et fait de la prise du pouvoir politique la troisième étape.

Les quatre phases doctrinales du tamkeen. La périodisation est une reconstruction proposée par l'ISGAP, non une séquence revendiquée par les auteurs eux-mêmes.
PhaseAuteurNotion centraleApport décrit par l'étude
1930-1940Hassan al-BannaTadarruj (gradualisme)Sept étapes, de la réforme spirituelle individuelle à l'ordre social islamique. Institutionnalisation de la planification de long terme et des alliances tactiques.
1950-1960Sayyid QutbJahiliyya, tali'a (avant-garde)Extension de la jahiliyya aux sociétés séculières. Refus du gradualisme. Purification idéologique préalable à l'action. Lecture du sionisme comme excroissance de l'impérialisme occidental.
1990-2000Youssef al-QaradawiMarhaliyya (séquençage)Fiqh al-awlawiyyat, wasatiyya, fiqh al-aqalliyyat. Participation instrumentale aux procédures démocratiques sans adhésion aux prémisses libérales. Palestine comme force unificatrice.
2000-2010Ali al-SallabiAl-ghalaba (prévalence)Modèle en quatre étapes : recrutement d'une élite ; préparation ; prise du pouvoir politique par le djihad « sous toutes ses formes » ; établissement puis extension de la gouvernance islamique.

Démonstration 2 - Deux documents internes, dont l'un authentifié en justice (chapitre 3)

« Le Projet » (1982) fixe un cadre global que le rapport regroupe en douze « points de départ » (connaissance du terrain et méthodologie scientifique ; engagement sérieux des moyens ; conciliation de l'action internationale et de la souplesse locale ; permanence du travail éducatif et institutionnel ; établissement d'un État islamique par contrôle progressif ; coopération loyale avec les autres groupes islamiques ; coopération temporaire avec les mouvements nationalistes ; maîtrise de l'art du possible ; force permanente pour la da'wa et soutien aux mouvements djihadistes ; systèmes de collecte d'information ; adoption de la cause palestinienne comme clé de voûte ; autocritique permanente). Le « Mémorandum explicatif » (1991) en constitue la déclinaison nord-américaine en sept étapes, ouverte par la définition du travail de la confrérie en Amérique comme « une sorte de grand djihad visant à éliminer et détruire la civilisation occidentale de l'intérieur ». Il est assorti d'une annexe recensant vingt-neuf organisations, dont l'ISNA, la MSA, le NAIT, l'IIIT et l'IAP.

Ces deux documents font l'objet, chacun, d'une infographie dédiée sur le site du CERIF

« Le Projet » (1982) et le « Mémorandum explicatif » (1991) sont analysés séparément dans nos infographies, avec leur genèse, leur statut judiciaire et leur texte intégral.

Les deux documents stratégiques : origine, statut et contenu.
« Le Projet » (1982)« Mémorandum explicatif » (1991)
Date et objet1er décembre 1982. « Vers une stratégie mondiale pour la politique islamique ». Cadre global applicable à toutes les sociétés occidentales.1991. « Mémorandum explicatif sur l'objectif stratégique général du Groupe en Amérique du Nord ». Déclinaison régionale.
DécouvertePerquisition de la police suisse en 2001 parmi les papiers de Youssef Nada (réseau financier al-Taqwa). Chaîne de conservation assurée par les autorités suisses.Perquisition du FBI en 2004 au domicile d'Ismail Elbarasse, en Virginie, responsable financier des activités de la confrérie aux États-Unis.
Statut judiciairePièce d'enquête ; première publication de sa traduction française par Sylvain Besson en 2005.Pièce à conviction GX003-0085 versée au procès de la Holy Land Foundation (2008) : origine et recevabilité établies. La juridiction n'a pas tranché la représentativité doctrinale du contenu.
StructureDouze « points de départ » (munṭalaqāt), assortis d'éléments et de prescriptions procédurales.Sept étapes d'implantation, plus une annexe organisationnelle de vingt-neuf structures.
Objection principaleDocument non signé, dont le caractère officiel n'est pas établi par une source interne.Refléterait la position d'un seul auteur, objection que le rapport écarte ; le briefing ajoute que l'adossement à la stratégie de 1987 n'est corroboré par aucune source externe.

Démonstration 3 - Le plan exécuté dans quatre domaines (chapitre 4)

Pour l'auteur, aucun de ces quatre domaines n'est décisif isolément ; c'est leur articulation qui produit l'effet. L'accès à la décision protège l'infrastructure ; l'infrastructure alimente le récit ; le récit rend coûteuse la critique ; le droit sanctionne ceux qui la maintiennent. De là la notion de « complétude institutionnelle » : un ensemble de services qui réduit la dépendance à l'égard des institutions communes et assure la reproduction générationnelle des orientations.

Les quatre domaines de mise en œuvre. Les qualifications de lien, d'affiliation ou d'alignement recouvrent dans le rapport des niveaux de preuve différents et ne sont pas synonymes.
DomaineMécanismes décritsÉléments factuels cités
1. Décision publiqueConsultation des agences fédérales ; postes de conseil ; fonction publique de carrière ; « alliance rouge-verte » avec l'aile progressiste ; mobilisation électorale.Lettre de 57 organisations à la Maison-Blanche (2012) et expurgation subséquente des supports de formation ; nominations sous l'administration Obama ; rupture des contacts entre l'administration Biden et le CAIR après le 7 octobre 2023.
2. DroitProcédures-bâillons ; ciblage des voix réformistes ; extension de la notion d'« islamophobie » ; infrastructure juridique dédiée ; normes parallèles de règlement des différends.Organisations spécialisées (Muslim Advocates, CAIR Legal Defense Fund, Muslim Legal Fund of America) ; personnes visées (Zuhdi Jasser, Asra Nomani, Qanta Ahmed, Irshad Manji).
3. InstitutionsRéseau de mosquées et de centres ; système scolaire confessionnel et accréditation ; implantation sur les campus ; circuits financiers et immobiliers.2 769 mosquées en 2020 (+31 % depuis 2010) ; NAIT titulaire de plus de 300 centres dans 42 États ; MSA sur plus de 600 campus ; SJP sur plus de 200.
4. RécitPositionnement de sources expertes ; médias transnationaux ; manuels et programmes scolaires ; édition et évaluation académiques.Rôle attribué à une chaîne satellitaire qatarienne et à son émission doctrinale hebdomadaire ; programme « Education on Palestine » (ISLA, 2024-2025) ; refus majoritaire de condamner nommément le Hamas après le 7 octobre 2023.

Démonstration 4 - Trois moments accélérateurs (chapitre 5)

Après le 11 septembre 2001, la menace existentielle a été retournée en occasion de légitimation : positionnement comme intermédiaires nécessaires entre l'État et les communautés, déplacement du débat vers la prévention des représailles antimusulmanes. Entre 2007 et 2017, la campagne BDS a fourni un véhicule idéal pour la stratégie de campus : ciblage des universités, coalitions avec les organisations progressistes, formation de cadres militants. Après le 7 octobre 2023, la rapidité de mobilisation et l'homogénéité des mots d'ordre entre campus éloignés ont révélé, selon l'étude, un état de préparation antérieur - indice, pour l'auteur, d'une coordination centralisée.

Démonstration 5 - Une vulnérabilité structurelle (chapitre 6)

Quatre défaillances sont identifiées : conceptuelle (les cadres d'analyse, centrés sur l'extrémisme violent, n'ont pas de catégorie pour un mouvement légal) ; juridique (absence de définition de l'extrémisme non violent, détournement des dispositifs de non-discrimination) ; institutionnelle (procédures d'habilitation inadaptées) ; et de coordination (cloisonnement entre agences, entre recherche et décision publique). La réponse préconisée consiste non à restreindre les libertés mais à supprimer les vulnérabilités exploitables, en rendant les sociétés démocratiques « plus démocratiques plutôt que moins ».

5. Conclusion et recommandations de l'auteur

Pour l'ISGAP, les opérations de la confrérie en Occident traduisent concrètement des objectifs stratégiques de long terme énoncés dans des documents de planification authentifiés. L'effet le plus durable ne réside pas dans les victoires ponctuelles mais dans la transformation du cadre d'interprétation : dissociation de l'islam et de l'extrémisme, prédominance de la catégorie d'« islamophobie », sacralisation de la cause palestinienne - des cadres qui survivent aux cycles politiques. L'auteur conclut que deux trajectoires restent ouvertes : le développement de garanties efficaces, ou la compromission continue des institutions.

Les recommandations. Le rapport en numérote dix ; le briefing en distingue onze en autonomisant une définition de l'extrémisme non violent.
N°RecommandationContenu
1Désigner la confrérie comme organisation terroristeQualification domestique puis désignation internationale comme organisation terroriste étrangère. Présentée comme le préalable de toutes les autres.
2Définir l'extrémisme non violentDes critères d'identification fondés sur les objectifs idéologiques et non sur les méthodes tactiques, distincts des stratégies antiterroristes.
3Développer des stratégies de contre-influenceÉvaluation des vulnérabilités, mécanismes défensifs, systèmes d'alerte précoce respectueux des libertés publiques.
4Réformer le droit de la non-discriminationDistinguer critique d'une idéologie politique et discrimination d'une communauté religieuse ; protéger l'analyse académique et politique.
5Renforcer la résilience institutionnelleProcédures d'habilitation, examen des positions consultatives, critères de partenariat, formation des personnels.
6Restaurer les capacités d'analyse idéologiqueRétablissement des contenus de formation supprimés, unités spécialisées, protection de l'analyse contre les pressions politiques.
7Coordonner l'action gouvernementaleMécanismes interagences, définitions unifiées, communication stratégique coordonnée.
8Réformer le droit contre l'instrumentalisation des protectionsTransparence pour les organisations à statut religieux ou caritatif exerçant une activité politique ; enregistrement des agents étrangers.
9Soutenir les voix musulmanes réformistesPlateformes alternatives, contestation des prétentions à la représentation exclusive, promotion de la pluralité.
10Établir une coopération internationale renforcéePartage de renseignement, réponses conjointes entre alliés, évaluation coordonnée des organisations transnationales.
11Développer des programmes de résilience culturelleÉducation civique, éducation aux médias, dialogue authentique, cohésion sociale.

6. Répertoire des acteurs et structures cités

L'étude procède par cartographie de réseau. Les liens qu'elle établit avec la confrérie sont de nature et de force très inégales - mention explicite dans un document interne, trajectoire personnelle alléguée, relation financière documentée, partenariat ponctuel, ou simple convergence de discours. Ce répertoire ne vaut pas jugement du CERIF sur les organisations mentionnées : les qualifications restituées sont celles du rapport.

  • ISNA - Islamic Society of North America. Structure religieuse et communautaire figurant dans l'annexe du « Mémorandum » ; à l'origine de l'agence d'accréditation des écoles.
  • MSA - Muslim Students Association. Réseau étudiant créé en 1963, cité dans le « Mémorandum » ; plus de 600 sections de campus.
  • NAIT - North American Islamic Trust. Structure de portage immobilier ; titres de propriété de plus de 300 centres dans 42 États.
  • IIIT - International Institute of Islamic Thought. Institut de recherche assurant, selon l'étude, la crédibilité intellectuelle du réseau.
  • CAIR - Council on American-Islamic Relations. Organisation de plaidoyer créée après 1991, donc absente de l'annexe du « Mémorandum » ; nommée par l'accusation parmi les co-conspirateurs non inculpés du dossier Holy Land Foundation - qualification qui ne vaut pas condamnation.
  • CISNA - Council of Islamic Schools in North America. Agence d'accréditation des écoles islamiques, issue d'un colloque de l'ISNA (1989).
  • ISLA - Islamic Schools League of America. Développement de programmes ; auteur du dispositif « Education on Palestine » (2024-2025).
  • SJP - Students for Justice in Palestine. Réseau militant présent sur plus de 200 campus ; décrit comme bras d'action politique.
  • IAP - Islamic Association for Palestine. Structure citée dans l'annexe du « Mémorandum », identifiée au procès comme relais de propagande.

Idéologues étudiés : Hassan al-Banna (1906-1949), fondateur ; Sayyid Qutb (1906-1966), auteur de Ma'alim fi al-Tariq ; Youssef al-Qaradawi (1926-2022), théoricien de la jurisprudence des minorités ; Ali al-Sallabi, secrétaire général de l'Union internationale des savants musulmans après al-Qaradawi. Chercheurs mobilisés : Mitchell, Lia, Wickham, Zollner (histoire de la confrérie) ; Lorenzo Vidino (extrémisme non violent) ; Bassam Tibi (islam politique comme totalitarisme) ; Sylvain Besson (publication du « Projet »).

Commentaire du CERIF

Apport. Cette étude comble un manque réel. L'analyse de l'implantation frériste en Amérique du Nord restait dispersée, et peu de publications réunissaient, à la connaissance du CERIF, la généalogie doctrinale, les pièces écrites et la cartographie des structures dans un même volume référencé. Le choix de reproduire en annexe le fac-similé arabe du « Projet » ainsi que le « Mémorandum » dans son original et dans sa traduction judiciaire cotée est particulièrement appréciable : il rend à la discussion son objet, là où le débat public s'était installé dans le commentaire de commentaires. La reconstitution doctrinale du chapitre 2 instruit un point que la littérature française néglige : la doctrine du tamkeen a été élaborée, discutée et publiée par les théoriciens de la confrérie eux-mêmes, dans des ouvrages accessibles en arabe.

Pourquoi le lire. Parce qu'on y trouve, réunis, les textes que l'on cite souvent sans les avoir lus. Parce que les données américaines - 2 769 mosquées, plus de 300 centres détenus par une même structure de portage, plus de 600 sections étudiantes - offrent un point de comparaison avec les chiffrages français récents. Et parce que ce rapport a été suivi, cinq jours après sa présentation à Washington, d'un décret présidentiel ouvrant une procédure de désignation : il pose donc une question que la recherche européenne devra affronter à son tour, celle du passage d'un travail de documentation à une qualification juridique. L'écart entre les recommandations de l'étude, qui visent le mouvement dans son ensemble, et les mesures effectivement prises, qui n'ont visé jusqu'ici que des branches proche-orientales, mérite d'être suivi de près.